Lundi dernier (16 novembre 2009) a eu lieu sur France 3, dans l’émission de Frédéric Taddeï “Ce soir ou jamais”, un débat entre Caroline Fourest et Tariq Ramadan. Débat, ou pugilat c’est selon, que je n’ai pas pu voir en direct, tout simplement parce que ces derniers temps je ne regarde plus la télévision.
Toutefois, le lendemain, en me réveillant avec la radio, j’ai entendu Mme Fourest commenter son passage sur France 3, disant qu’il était extrêmement difficile de réussir un passage télé sur un sujet aussi complexe que celui de la religion, tant le format télévisuel impose de rester concentré pour ne pas se laisser déstabiliser, et d’être extrêmement concis pour faire passer le bon message au bon moment. Et malgré le fait qu’elle n’ait pas pu développer tous les thèmes qui lui tenaient à cœur, elle était finalement satisfaite d’avoir pu faire avouer à Tariq Ramadan qu’il soutenait la cause des Frères Musulmans — un point, on le verra, d’une importance capitale.
Ma curiosité a évidemment été piquée. Connaissant la réputation sulfureuse de M. Ramadan, sachant l’homme habile rhéteur et redoutable sophiste, je me suis demandé qui était cette femme qui avait eu le courage de l’affronter en direct sur un plateau de télé, qui plus est sur le terrain très polémique de son double discours, réel ou supposé.
Avant d’aller visionner l’émission en question sur le Net, j’ai donc décidé de me renseigner sur cette jeune femme d’une trentaine d’années, et j’ai découvert qu’elle était une brillante journaliste et essayiste, auteur de plusieurs ouvrages de référence, fondatrice de la revue Prochoix, professeur à Sciences Po, chroniqueuse au Monde et à France Culture, féministe, laïque et militante de gauche (je tiens ici à le préciser) depuis de nombreuses années contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, les anti-avortement et tous les intégrismes religieux (chrétien, juif et musulman). Avant de s’attaquer à M. Ramadan, elle s’est attaquée au Pape, et croyez-moi, elle ne s’est pas fait que des amis. Bref, une sociologue comme on aimerait en voir plus souvent.
Je me suis très vite rendu compte que le sujet — Tariq Ramadan et son double discours, et plus généralement, l’islam progressiste face à l’islamisme fondamentaliste — nécessitait de posséder quelques clés au préalable pour comprendre ce qui s’était joué sur le plateau de France 3.
Et ce que j’ai appris m’a fait froid dans le dos. L’enjeu était bel et bien de faire admettre à M. Ramadan qu’il est une émanation directe des Frères Musulmans, et qu’il propage et enseigne leur idéologie derrière des discours lénifiants, formatés pour séduire notamment les intellectuels bobo-gauchistes parisiens, tout en se faisant passer pour un islamiste (ou islamologue) tolérant et progressiste.
Et s’il était si important de faire admettre cela à M. Ramadan, c’est parce que les Frères Musulmans sont tout simplement la matrice du fondamentalisme islamiste, c’est-à-dire l’un des islamismes les plus dangereux qui soient, non seulement pour son prosélytisme avéré, mais aussi et surtout parce qu’il se pare des atours — parfaitement usurpés — du réformisme progressiste.
Fondés en Égypte dans les années trente par Hassan Al-Bana, qui n'est autre que le grand-père de Tariq Ramadan, les Frères Musulmans veulent par exemple “imposer un seul État islamique de l’Atlantique à l’océan Indien”. Par ailleurs, l’un de leurs principaux théologiens, Youssef Al-Kardaoui, pense que sur l’homosexualité, “la seule question à se poser c’est s’il faut abattre le passif ou l’actif en premier”.
Un homme plein de retenue donc, de tolérance et d’ouverture d’esprit, ce Youssef Al-Kardaoui… Qui s’avère pourtant être la référence théologique de Tariq Ramadan. Dès lors, on comprend mieux pourquoi il était si important pour Mme Fourest de lui faire admettre son affiliation idéologique à un mouvement dont il est aujourd’hui l’un des membres les plus actifs, et qu’il ne critique jamais contrairement à ce qu’il voudrait faire croire.
Car bien entendu, on passe tout de suite pour un peu moins moderniste quand on avoue faire partie du même mouvement qu’un prédicateur qui prône non seulement l’exécution pure et simple des homosexuels, mais qui autorise également “à battre sa femme” et qui pense que “le seul dialogue possible avec les juifs (pas les Israéliens : les juifs) passe par le sabre et le fusil”.
Autant de paroles de paix, isn’t it ? Mais le pire (s’il y a pire !) dans tout ça est encore quand on découvre la triste vérité à propos d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche d’aujourd’hui, particulièrement d’organisations comme la Ligue des droits de l’homme, le MRAP ou encore Attac qui, au nom de la lutte contre l’impérialisme américain et le sionisme, se sont volontairement alliées à des mouvements islamistes fondamentalistes et réactionnaires.
C’est à en pleurer. Car le résultat est “qu'on est en train de faire à gauche le procès du féminisme et de la laïcité comme étant essentiellement, intrinsèquement, des idéologies racistes” et que — c’est particulièrement vrai depuis le 11 septembre — toute critique de la religion et de l’intégrisme passe systématiquement désormais pour de l’islamophobie. Pour tous ceux qui ont une sensibilité progressiste et de solides convictions laïques, cette révélation est un coup de poignard dans le cœur.
Et je dois dire que ce procès de la critique et de la laïcité au nom d’un soi-disant multiculturalisme qui fait plus le jeu du communautarisme que d’un sincère vivre ensemble, est un poison insidieux dont je ressentais les effets depuis quelque temps déjà, sans oser me l'avouer jusqu'à présent, notamment dans une certaine partie de la blogosphère.
Oui, le poison de l’anti-laïcité et de l'obscurantisme, qui s'insinue partout, est en train de corrompre une grande partie de la gauche — et c'est là sans doute l'un des aspects les plus affligeants de cette affaire.
Pour bien appréhender le débat de France 3 (et éviter que certains éléments essentiels ne vous échappent), je vous suggère de commencer par la conférence qu’a donnée Mme Fourest en 2006 suite à la publication de son livre, “La tentation obscurantiste” :
• Ensuite, vous pouvez visionner l’audition de Mme Fourest par la Mission parlementaire sur le voile intégral, le 12 novembre 2009, durant laquelle — contrairement à ce que d’aucuns pourraient croire — elle déconseille formellement l’interdiction (encore un point sur lequel je la rejoins totalement).
• Le droit de réponse de Mme Fourest à Tariq Ramadan à la suite de son passage à “On n'est pas couché” le 26 septembre 2009.
• Et le débat Fourest/Ramadan sur France 3 du 16 novembre dernier.
Pour finir, n’hésitez pas à consulter le blog de Caroline Fourest ainsi que le site de sa revue Prochoix qui sont très riches en enseignements (par exemple sur la mise en danger par Nicolas Sarkozy de la loi de 1905).








